Par Benoît Kanabus | 16 avril 2017
L’article original a été publié sur le site Internet de L’OBS

Les combats dans la deuxième ville d’Irak sont entrés dans une phase décisive. L’édifice, où le chef al-Baghdadi était apparu en 2014, est ardemment défendu par l’organisation terroriste. Le colonel Michel Goya, analyste des conflits, qui a enseigné à l’Ecole de la guerre et à Sciences-Po Paris, décrypte pour « l’Obs » la plus grande bataille de conquête urbaine depuis la Seconde Guerre mondiale.

Pour reconquérir Mossoul, commence le colonel Michel Goya, analyste des conflits, « la logique militaire aurait voulu que les forces irakiennes abordent simultanément la ville par l’est et par le sud-ouest, de façon à mettre une forte pression sur un ennemi contraint de faire face à deux axes de front ». Mais, en Irak, les plans de bataille se conçoivent sur la base d’une autre logique, celle des pressions géopolitiques, communautaires et confessionnelles.

Il fallait disposer sur la carte d’état-major les pions kurdes, les drapeaux d’une soixantaine de milices chiites, celui d’une force chrétienne, et puis de quelques tribus sunnites çà et là, sans oublier les bottes turques et turkmènes qui piétinaient le nord du pays. Les peshmergas kurdes exigeaient de libérer des villages bien définis, tandis que les milices chiites avaient interdiction de pénétrer dans Mossoul la sunnite. Autant de concessions de Bagdad à Erbil, Téhéran, Washington et Ankara. Près de 100.000 hommes jetés dans la bataille, au total, mais, au final, peu de combattants en première ligne.

Deux offensives successives

Plutôt que deux offensives simultanées, « on a donc procédé en menant deux offensives successives », continue le colonel Goya, qui a enseigné à l’Ecole de guerre et à Sciences-Po Paris. La première phase, qui a duré plus de quatre mois, visait la conquête de l’est de la ville. « Le front s’étendait initialement sur une centaine de kilomètres, de Khazer à Qayyarah. Une première force, formée par la 1re division, une brigade de la 16e et les peshmergas, a avancé d’est en ouest, sur l’axe de l’autoroute n°2, en même temps que, depuis le sud, une seconde force, constituée du reste des divisions régulières, remontait le long du Tigre, entre les autoroutes n°1 (Bagdad-Mossoul) et n°2 (Erbil-Mossoul). Enfin, les milices chiites ont foncé vers le Grand Ouest pour couper la route de la Syrie. Mais c’est la 1re division qui a pénétré en premier dans la ville par l’est, fixant un seul front. » Dans une seconde phase, l’étau resserré, la rive orientale enfin contrôlée, « les forces armées ont progressé en ligne étanche sur la rive occidentale ». Cette opération, qui se déroule actuellement, repose sur un dispositif double : d’une part, le contrôle du terrain avec les divisions régulières et, d’autre part, l’assaut sur la mosquée Al-Nouri mené par les forces spéciales.

« D’excellentes unités »

Sur la rive occidentale, un écheveau de rues étroites, « les divisions régulières de l’armée manœuvrent plus difficilement que dans les quartiers résidentiels de la rive orientale et les espaces ouverts du sud, là où l’usage des blindés, des tirs longue distance et des appuis d’artillerie et d’aviation ciblés était le plus praticable », explique le colonel Goya. Le gros des combats se poursuit donc sans elles, « depuis que la 9e division blindée a essuyé un cuisant revers, en décembre, dans le sud-est ». Ces divisions régulières sont désormais missionnées à l’occupation du terrain conquis, et au bouclage d’une ville trois fois plus étendue que Paris, et qui compte encore 1,5 million d’habitants.


Le minaret penché de la mosquée Al-Nouri, le 10 mars 2017 à Mossoul. (AHMAD AL-RUBAYE/AFP)

Comment sont-elles déployées ? Une brigade de la 11e division et trois brigades de la 16e tiennent la rive orientale, une zone protégée des incursions par le Tigre que plus aucun pont n’enjambe. Elles sécurisent les unités antiterroristes de la police, qui y nettoient la résistance résiduelle de l’Etat islamique en pourchassant les cellules actives ou dormantes. La 9e division, au grand complet, enveloppe de son côté le nord-ouest où elle interdit entrée et sortie. Il y a quinze jours, elle a repoussé une tentative de briser le siège de la vieille ville depuis la route de Tel Afar, un mouvement qui a nourri l’hypothèse qu’il fallait sauver le soldat Abou Bakr al-Baghdadi, « calife » de l’EI, resté terré quelque part dans l’ouest de sa capitale. Le bouclage de la ville est complété au sud par une brigade de la 1re division et une quatrième brigade de la 16e.


(Mehdi Benyezzar/ »l’Obs »)

A l’intérieur de ce vaste dispositif, il s’agit de saigner à mort les djihadistes. Le fer de lance y est tenu par deux divisions spéciales. La 1re brigade, dite Golden Division, de la 1re division de l’armée, qui regroupe les Iraqi Special Operations Forces (ISOF). Et une division de forces d’élite de la police, l’Emergency Response Division (ERD). Toutes deux dépendent du Counter Terrorism Service (CTS), directement aux ordres du Premier ministre. Le colonel Goya commente : « Ce sont d’excellentes unités et une des rares réussites américaines dans leur refondation des forces de sécurité irakiennes. » Sur l’échiquier, ISOF occupe le centre, l’ERD fait face à la mosquée Al-Nouri, tandis que l’autre aile est conservée par une brigade de la 15e division.

A l’assaut d’Al-Nouri

Combien sont-ils encore, les soldats du « califat », dans le réduit de la vieille ville, une médina où 400.000 habitants sont prisonniers des combats ? Les chiffres oscillent entre 1.000 et 3.000. Ils étaient de 7.000 à 12.000 au début de la bataille, selon une fourchette haute qui comptabilise les troupes auxiliaires. Depuis le 17 octobre, l’armée de Daech a opéré une retraite stratégique en bon ordre, visant à ralentir la progression des forces armées autour d’abcès de fixation, tout en préservant des forces pour livrer un combat sans merci dans le centre urbain. Le colonel Goya rappelle : « Parfois, le point clé se résumait à un seul homme ou à un adolescent résistant jusqu’à la mort. Mais ils ont été capables aussi d’embuscades et de raids audacieux comme à l’hôpital al-Salam en décembre. » Leur résistance a été particulièrement âpre autour de l’université et de l’aéroport. A l’heure actuelle, « on ne sait pas très bien dans quel état d’usure ils sont, ni de quelles ressources (les munitions, en particulier) ils disposent encore ». L’hypothèse d’un effondrement et d’une conquête rapide de la mosquée Al-Nouri a fait long feu, en tout cas. On observe, au contraire, « une résistance acharnée sur un centre de gravité, la mosquée Al-Nouri, où l’Etat islamique a conservé beaucoup de moyens ». Là, à l’intérieur des tunnels, à travers les venelles, sur les toits, on se bat pied-à-pied, maison par maison. Enlever une rue est une victoire. « La haute technologie cède le pas à un affrontement d’homme à homme peu différent de ceux que l’on avait vus à Stalingrad, Berlin ou Hué [au Vietnam, NDLR]. » Les drones, nouveaux engins de terreur, en plus. Un changement tactique a clairement eu lieu entre les deux rives.

Pièges explosifs

Pour les troupes de l’Etat islamique, dans les étroites rues de la vieille ville, l’utilisation de véhicule explosif est à présent tout aussi limité que celui des blindés de l’armée. Les djihadistes favorisent par conséquent l’emploi « d’engins explosifs statiques en combinaison avec des feux d’infanterie : les IED [Improvised Explosive Device, NDLR] canalisent le déplacement des forces irakiennes vers des zones de feux, et, inversement, les feux freinent la neutralisation des IED ». Autrement dit, les soldats irakiens contournent les pièges explosifs pour se jeter dans un champ de tir ou évitent les tirs pour tomber sur un explosif. Un choix cornélien.


Un membre des forces irakiennes sécurise un bâtiment, tandis que les troupes avancent à l’ouest, dans la vieille ville de Mossoul, le 19 mars 2017. (AHMAD AL-RUBAYE/AFP)

Des unités mobiles autonomes de djihadistes harcèlent les lignes, tâchant de maintenir un combat décentralisé pendant que des snipers bloquent un passage plusieurs heures durant. Quand il est passé, un kamikaze sort du néant et se fait exploser. Le combat d’infanterie est de plus en plus rapproché, au milieu d’une population que le « califat » a prise pour bouclier. Du côté des forces armées, en raison de la configuration du terrain et de la présence de la population, l’emploi des appuis d’artillerie et aériens est – ou plutôt devrait être – limité. Car on recourt malgré tout à l’usage de mortiers aveugles et de roquettes imprécises, sous les vivats des mollahs ; les milices chiites, à l’encontre de la règle fixée au début des opérations, sont tout proche de la première ligne. Et il arrive trop souvent qu’un kamikaze se poste sur le toit d’un bâtiment où une foule de civils a été forcée de s’entasser, lequel nargue et excite la coalition, laquelle frappe et tue indistinctement. Les bavures se multiplient. Les protestations des organisations humanitaires s’élèvent. Dans le seul quartier d’al-Jadida, où la coalition a opéré des bombardements sanglants, un médecin du Centre hospitalier financé par l’association Waha nous a dit évaluer à 500 le nombre de civils tués. Le colonel Goya tempère : « On évoque le chiffre de 5.000 tués et blessés, ce qui est en soi évidemment très important, mais représente pour autant nettement moins de 1% de la population présente. On peut y voir tout aussi bien un massacre qu’un emploi discriminé des moyens d’appui, ce que confirme le taux de pertes élevé des forces irakiennes. » Effectivement, depuis le début de l’offensive, 2.000 soldats ont été tués et 6.000 blessés environ, ce qui représente « un fort pourcentage de ceux qui sont engagés en première ligne ». Et le drapeau de l’Etat islamique flotte toujours en haut du minaret d’Al-Nouri.

Par Benoît Kanabus | 16 avril 2017
L’article original a été publié sur le site Internet de L’OBS

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